Vingt minutes pour pleurer - Abdelkader Zibouche 

     
Dans une vaste loge, devant son miroir, une comédienne répète La femme Juive, fragment de Grand'Peur et Misère du IIIeme Reich de Bertolt Brecht. Cette loge sera le décor de son appréhension à jouer, de sa solitude avant l'affrontement du public. Pendant cet instant où la convention voudrait qu'elle soit seule avec elle-même, elle accomplira les gestes que tous les acteurs accomplissent, comme un rituel (chacun ayant le sien propre) avant le jeu. Elle livrera au spectateur un soliloque où elle posera toutes les questions que lui projètent son miroir, même et surtout, lorsqu'elle lui tournera le dos. Quelques bribes du texte qu'elle devra interpréter jailliront parfois, malgré elle, mais ce moment de face à face et d'introspection, sera le prétexte aux interrogations qui poussent le comédien à s'identifier à son personnage, ou au contraire, à le tenir à distance.
Que se passe-t-il dans la tête d'une femme, qui se prépare à jouer et qui porte le même prénom que son personnage, Judith, et qui, à travers lui, et seule devant sa glace, nous fait partager ce qu'elle est, ce qu'il y a de commun entre Judith et Judith, et derrière judith, dans cette intimité avec le spectateur, une comédienne interprète une autre comédienne qui va interpréter un personnage, créé par le représentant phare de la Distanciation.
  Vingt minutes pour pleurer pose la question de l'identification ou de son refus, de ce jeu entre l'homme et l'homme lorsqu'il regarde son reflet, et de l'homme-acteur devant son double, instrument d'un jeu de poupées russes, surprenant et étrange, propice à faire surgir parfois dans l'esprit du spectateur d'étranges résonances, des sursauts d'étonnement, la reconnaissance familère de ses propres doutes sur lui-même et où il se dit qu'un sentiment en cache souvent un autre, lié au premier comme un frère et que l'on n'a trop souvent que le temps trop court de s'arrêter à son apparence extérieure. Un parcours humain cru et trouble, chaotique et dangereux, qui malmène les pudeurs factices, où les notions de honte et de peur se trouvent authentiquement redéfinies. Une page de la vie d'une femme, écrite par Abdelkader Zibouche dans un souffle rebelle et douloureux où le rire épouse le cri. Je pretterai ma voix à ce moment de vie difficile à regarder en face, au coeur duquel seront injectées quelques-unes de mes pensées, où les mots me sont étrangement dédiés et qui sonnent comme autant de défis, dont les enjeux sont aussi, autant de retours sur moi-même. Un spectacle qui aurait pu s'intituler Doubles-Dames ou Simples Messieurs et qui n'en finit pas de livrer en échos, les revers de nos âmes.

Anne-Marie Puy