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Huis clos - Jean-Paul Sartre

   
     

Un ring de boxe symbolique, un cadre de toiles, d’âmes projetées ou dessinées autour de ce périmètre carré, figurant les vivants, nous, les spectateurs, figés dans leur absence comme les amants de Magritte, silhouettes emprisonnées sous des foulards qui ne parviennent pas à s’étreindre, une lumière crue et intransigeante, sans possibilité de fuite, tel sera l'univers de Huis Clos ; un univers restreint forcément, où l’on devinera le hors champs Kafkaïen, un dédale de couloirs, de chambres et d'escaliers, où les trois personnages centraux sont introduits tour à tour dans l'espace scénique par un employé modèle, sorte de maître d'hôtel intercontinental qui donnera les règles du jeu de l'enfer : un enfer redéfini dans un salon bizarrement confortable, «sans pals, sans grils, sans entonnoirs de cuir», sans flammes, qui résidera dans l'absence de tout ce qui peut ressembler à un miroir, un enfer capitonné, où il n'y a pas non plus de battement de paupières, pas de repos donc, et où chacun sera le bourreau des deux autres. 
Il n’y a pas d’instrument de torture dans ce lieu, qu’on imaginerait trouver dans un enfer réglementaire. Le garçon d’étage renseigne Garcin sur la présence d’objets qui ne servent à rien : un coupe-papier sans livre et sans correspondance, une lumière électrique impossible à éteindre, pas de fenêtre ouverte sur la lumière du jour, plus de jours donc, plus de nuits, plus d’eau fraîche pour laver les sueurs, plus de moments d’oubli ni de sommeil, une statue de bronze à fixer obstinément du regard comme si cette contemplation têtue était la seule possibilité d’échapper à l’obtuse cruauté des êtres et des choses.

  Trois étrangers, Garcin, Inès et Estelle, étrangement complémentaires, débarrassés des contingences des corps, s'infligeront indéfiniment des blessures mentales. 
Ils auront apporté leurs passés qui se feront face et qui se heurteront sur cet îlot désert où les objets sont inutiles, où la matérialité est vaine, et n'auront que le choix de continuer à se supporter, d'accepter le reflet que leur tend le regard des autres, pour admettre enfin de s’auto-critiquer sans détour et de rouvrir comme on le ferait d’une plaie mal cicatrisée, les pages raturées de leur remords et de leur culpabilité. 
Les mots seront plus cinglants et plus incisifs qu’une lame, l’introspection de chacun sera plus douloureuse qu’un bûcher, mais peut-être plus rédemptrice.
Au terme de la pièce, on sait que ces trois personnages n'en finiront pas de se juger, que ce conflit, ce jeu de construction et de désarticulation, cet emboîtement de poupées russes sera sans fin, que ce trio de damnés regardera en face en riant aux éclats, des spectateurs encore vivants, pour qui l'enfer, c'est aussi et trop souvent, les autres.
Huis Clos est une leçon d'oubli de soi, seule alternative qui rendrait le commerce des humains vivable et nous restituerait enfin la souveraineté de nos existences tant il nous est difficile de vivre avec nos doutes et nos blessures et de nous les pardonner.


Anne-Marie Puy